Coin de Paradis
Une pluie fine brise la quiétude du lac ; la surface ondule sous le poids de milliers de gouttes. Bercée par le balancement du hamac et par le clapotis de l’eau, Allie somnole. La forêt n’est pas silencieuse, rien ne l’est tout à fait, mais la sérénité de ce lieu, où tout semble à sa place, apaise la jeune citadine. Son frère est parti pêcher. Il n’est pas très loin, assez pour qu’Allie se considère seule. Un luxe qu’elle ne s’est pas offert depuis des mois. Des gouttelettes percent la cime des sapins et troublent son sommeil. Elle les ignore ; l’appel de Morphée est plus tentant qu’une légère averse.
— Meeerrdeeeee !
Son frère, en revanche, possède le don de la ramener à la réalité. Elle sursaute, manque de tomber du hamac et cherche des yeux l’origine du bruit. Elle repère Will dans une posture grotesque à tout juste cent mètres d’elle, une jambe sur la rive, l’autre immergée.
— Qu’est-ce tu fous ?!
— J’ai pas vu le trou ! Viens m’aider !
Allie s’exécute, non sans lâcher un long soupir : adieu la tranquillité. Elle rejoint son frère et le tire par les épaules. Will s’écroule de tout son poids sur sa sœur.
— J’espère que t’as attrapé un poisson, au moins.
Évidemment, il n’a pas réussi. Obnubilé par une potentielle prise, il n’a pas remarqué que la berge n’est pas régulière. Allie se moque copieusement de son frère et de sa botte gorgée d’eau. Heureusement, ils ont fait le plein de nourriture pour ce week-end nature, et ils ne comptent pas sur les talents de Will pour se trouver de quoi manger. Selon lui, le lac est abandonné : aucun poisson ne vivrait dans ses eaux.
— C’est pour ça que t’as décidé d’aller vérifier par toi-même.
— C’est ça, marre-toi. N’empêche que j’ai pas vu l’ombre d’une écaille depuis qu’on est là.
— Et le poisson qui t’a mis à l’eau, alors ?
— J’ai vu quelque chose, ouais… mais pas sûr que c’était un poisson.
Will s’imagine que les poissons l’évitent sciemment ; pour Allie, son frère est juste un piètre pêcheur. Par peur de s’ennuyer, elle lui avait demandé de se joindre à elle, et il remplit très bien sa fonction d’amuseur public, peut-être un peu trop.
La location correspond parfaitement aux photographies : un chalet pittoresque tout confort, un lac, une forêt de conifères, pas de voisin. Le lieu rappelle à Will les films d’horreur dont il est friand. Il souhaite en regarder un ce soir, l’ambiance s’y prête ; Allie pose son veto, elle n’en dormirait pas de la nuit.
La pluie s’intensifie, devient insupportable. Ils remontent ensemble l’allée de gravier pour s’abriter à l’intérieur. Will part se doucher ; Allie en profite pour flâner dans le salon. Les murs en pierre apparente font cliché, mais elle aime le charme qu’ils confèrent. Quel dommage qu’ils ne restent que quelques jours ; elle se verrait bien passer des semaines ici, mais leur budget est trop serré.
Elle observe la pluie par les grandes baies vitrées, installée dans un sofa moelleux à souhait. Il ne manque qu’un feu de cheminée pour parfaire le tableau. Heureusement, Allie remarque un stock de bois sec et de vieux journaux entreposés dans un coin du salon. Lorsque Will réapparaît, il trouve sa sœur devant la cheminée à attiser un feu naissant.
— Je te sors une bière, Al ?
— Ouais, je veux bien.
Après la troisième canette vidée et de multiples anecdotes d’enfance remémorées, chacun part se reposer de son côté. Les murs se déforment sur le passage d’Allie et le sol sirupeux colle sous ses pieds. Elle n’a pas bu plus que de raison, pourtant les bruits qu’elle s’imagine lui prouvent le contraire. Arrivée tant bien que mal dans sa chambre, elle tombe sur son lit et s’endort aussitôt. Dans ses rêves, son frère lui parle, hurle après elle, lui demande de fuir au plus vite, mais elle ne souhaite pas renoncer à la quiétude du lieu. Il part sans elle, l’abandonne ; elle n’en a cure.
Allie se réveille la première, tirée de ses rêveries par une musique insistante. Quelque part, une voix fredonne une complainte. Elle ne comprend pas les paroles, mais la mélodie la plonge dans une étrange mélancolie. La lamentation semble provenir de partout à la fois, des murs, du plafond, du plancher — d’elle-même ? Hypnotisée, son corps refuse de lui obéir. Petit à petit, la musique devient plus silencieuse, comme des murmures étouffés. Allie reprend le contrôle ; elle se lève et sort de sa chambre.
La nuit est tombée. Dans le salon, le feu s’est éteint, l’obscurité règne. Elle tente d’actionner l’interrupteur, mais aucune lumière ne s’allume. Sans doute une coupure de courant. Will a fait quinze fois le tour du chalet, il doit savoir où se trouve le disjoncteur. Son frère dort dans la chambre en haut de l’escalier. Devant sa chambre, une mezzanine surplombe le salon. Elle n’aperçoit aucune lumière émaner de l’étage.
— Will ???
Une porte claque en réponse ; aucun signe de son frère. Allie se tait pour écouter : elle n’entend aucun son, aucun couinement, aucun grincement, comme si la maison retenait son souffle. Elle marche sur le plancher qui ne grince pas. Avant de s’aventurer dans l’escalier, elle lève la tête vers l’étage. Les ténèbres y semblent plus obscures, chaque particule de luminosité naissante dévorée par la noirceur. Une nouvelle fois, elle appelle Will, mais sa gorge refuse de lui obéir, de produire le moindre son. Lentement, elle gravit les marches ; une à une, elles défilent devant ses yeux et sous ses pieds. Elle peine à distinguer les dernières, avalées par les ténèbres.
Les minutes s’égrènent ; Allie est perdue au milieu de l’escalier. Les marches affluent vers elle telle une marée qui l’emportera si elle refuse d’avancer. Bientôt, elles deviennent irrégulières, difformes. Allie est parfois obligée de s’aider de ses mains pour les escalader. Elle manque de trébucher sur une marche trop petite. De rage, elle accélère le pas ; des larmes de frustration aux yeux, elle pousse un cri qui demeure muet.
Enfin, elle s’écroule de tout son long sur le palier de la mezzanine, exténuée. Sa respiration est lourde. Tout d’un coup, les bruits du chalet percent le cocon de silence qui l’entoure. Le bois craque à nouveau ; les branches frappent sur les fenêtres ; le vent souffle à l’extérieur ; quelqu’un pleure. Allie se relève. Elle se dirige vers la chambre de Will. Derrière elle, des bruits de pas se font entendre dans l’escalier. Elle les ignore : il n’y a personne, la maison lui joue des tours. Une main sur la poignée, elle toque à la porte. Les pleurs s’intensifient ; ce n’est pas la voix de son frère. Elle s’éloigne de la pièce à reculons.
Les murs battent en chœur au rythme d’un organe qui demande à vivre. Le sol se dérobe. Elle tombe, tente de se rattraper aux parois qu’elle griffe dans sa chute, mais rien ne peut l’arrêter. Elle heurte le sol et s’ouvre le menton contre les lattes. La pièce dans laquelle elle atterrit se met à tourner. Le battement, lui, est incessant. Sa vision devient floue, la nausée monte, elle manque de s’évanouir… Puis, tout s’arrête. Elle reconnaît sa chambre, son lit, ses affaires. Les murs sont redevenus normaux, la lumière est réapparue, sa vision est de nouveau nette. Son menton, en revanche, saigne toujours.
Allie regagne le salon sur la pointe des pieds. Aucun phénomène étrange ne se produit. En revanche, Will demeure introuvable. L’air se comprime dans ses poumons : il faut qu’elle sorte. Elle scrute la pièce à la recherche de la sortie la plus proche. Elle opte pour la porte d’entrée, mais la poignée est bloquée ; les clés ne sont plus dans la serrure.
Sa respiration est de plus en plus saccadée, la pièce de plus en plus froide. Du givre apparaît sur les fenêtres. Elle court vers la baie vitrée, manque de trébucher sur le tapis, mais se ressaisit, parvient à faire coulisser la porte et se faufile dehors. Au moment où elle pénètre sur la terrasse, le chalet tremble. Un hurlement guttural s’échappe des tréfonds de la maison ; une fumée noire épaisse se déverse du conduit de cheminée et drape le pavillon d’une cape d’onyx. Allie s’enfuit. Elle traverse la terrasse aussi vite qu’elle le peut et court pieds nus sur l’herbe en direction du lac. D’horribles craquements déchirent la nuit. Allie ne se retourne pas, son regard fixe le plan d’eau. Une racine lui écorche le mollet et la fait tomber. Elle s’affale de tout son long, la jambe en sang. Un cri de douleur s’élève, le sien. D’instinct, elle rampe sur quelques mètres, puis se relève et continue en boitant. Le canoë est toujours accroché au ponton : son salut n’est plus très loin.
Elle avance vers le lac, mais commet l’erreur de se retourner. Le chalet, si paisible, est méconnaissable ; il s’est allongé vers les cieux pour former une tour délabrée qui tend des bras de bois et de pierre vers Allie. En son centre, les fenêtres se tordent dans des angles anormaux et ceignent la bâtisse d’un sourire grotesque. Telles des griffes désireuses de l’attraper, les appendices fendent l’air à sa recherche.
Allie saisit sa jambe blessée et se force à avancer. Enfin, elle parvient au ponton, le canoë lui tend les bras. Elle se laisse tomber dans l’embarcation, heureuse de constater qu’une pagaie l’attend à l’intérieur. Elle défait l’attache qui la retient et s’élance sur les flots. Elle pagaye aussi vite qu’elle le peut, ses mouvements sont désordonnés, mais elle parvient à s’éloigner de la rive et des hurlements rageurs. Elle ne se détend pas avant d’avoir atteint le milieu du lac. La lune s’y reflète dans un calme surréaliste. Allie prend le temps de regarder derrière elle ; la tour reprend sa forme d’origine, les bras monstrueux rapetissent, le sourire disgracieux s’efface, l’habitation disparaît derrière la végétation.
Seule, éclairée par la lueur blafarde de la lune, Allie s’effondre. Elle pleure, crie, se lamente, puis rit d’un rire convulsif. La pensée de son frère la ramène à la raison. Où est Will ? Pour rien au monde, elle ne retournerait dans ce chalet, à part pour son frère. Elle tremble de tous ses membres à la simple idée de devoir faire demi-tour. Pourtant, elle se saisit de la pagaie et commence à ramer en direction du ponton. Des poissons nagent autour d’elle, se frottent contre l’embarcation, curieux de l’intrus venu troubler la quiétude du lac.
Soudain, quelque chose immobilise sa pagaie. Allie se débat, mais impossible de libérer la rame. Des mains palmées dépassent de l’eau et agrippent l’objet. Deux sphères ambrées apparaissent sous les flots ; deux yeux globuleux contemplent les efforts désespérés de la jeune femme. Un visage émerge à son tour, sans bouche, monstrueux et familier.
— Will…
La créature est recouverte d’écailles verdâtres, à l’exception de son visage parfaitement lisse et rendu encore plus blanc par la lueur nocturne. Ses yeux batraciens jaunes et noirs n’ont plus rien d’humain. Pourtant, il demeure dans cette bête quelque chose de touchant, de reconnaissable, comme si son humanité se diluait dans l’eau. Ce qui était autrefois son frère fait mine de vouloir lui parler, mais cela lui est impossible.
Plusieurs créatures encerclent l’embarcation et tentent de la faire chavirer. Allie s’imagine devenir comme eux. Elle pourrait rejoindre ce banc démoniaque et errer dans les profondeurs froides et inhospitalières, à se nourrir de Dieu sait quoi. La nausée la guette. Elle empoigne plus fermement la rame, tire d’un coup sec vers elle pour la libérer, et frappe à la ronde. Elle sent l’arme de fortune se heurter à des corps parfois durs, parfois mous, et parfois passer au travers de matières intangibles. Ses efforts désespérés paient, la surface redevient calme, les monstruosités ont regagné les profondeurs.
Rester sur ces eaux lui est impossible ; Allie regagne la rive, aussi loin que possible du chalet. Ses membres tremblent, ses genoux menacent de l’abandonner une fois sur la terre ferme. Elle scrute l’étendue d’eau une dernière fois. Le lac, faiblement éclairé d’une lueur argentée, a l’air paisible, serein, immobile. Allie fait ses adieux et tourne le dos à l’image idyllique. Des centaines de billes jaunes la scrutent depuis les flots, puis disparaissent au moment où elle s’enfonce dans la forêt sombre. Sauf deux yeux, qui continuent de fixer les arbres bien après qu’Allie soit partie.
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