Extrait Un dernier souffle
Emmitouflée dans son écharpe, Camille rentre seule. Même ainsi, le vent frais s’infiltre dans ses vêtements et lui hérisse les poils. Son patron lui a mal parlé, comme toujours, avant de la reluquer, comme souvent. Elle hait son job ; les clients sont malpolis et elle se trouve trop maladroite pour travailler dans un restaurant, mais son loyer coûte affreusement cher et c’est le seul boulot qui a bien voulu d’une étudiante sans expérience.
Elle termine tard le soir, après le dernier service. Camille marche d’un pas pressé, car la ville l’effraie, encore plus la nuit. Les passants qui la bousculent l’insupportent, mais elle préfère cela à se retrouver seule dans une ruelle mal éclairée. Elle a l’impression qu’un danger l’épie dans chaque ombre qu’elle croise, qu’un monstre, ou pire, se jettera sur elle à la première occasion. Parfois, quand le vent sur son cou se fait plus glacial qu’une brise d’hiver, elle s’imagine qu’un fantôme souffle au creux de sa nuque. Elle se sent idiote pour cela.
Elle ne devrait pas.
Les ombres la scrutent, patientes, et rêvent de s’enrouler autour d’elle, lentement, de remonter jusqu’à sa nuque, et d’ainsi la dévorer.
Si Camille s’en doutait, elle ne se sentirait pas idiote. Elle se précipiterait chez elle, car le diable rôde dans la nuit.
…
Trois cents ans que Sheridan n’a pas aperçu son image ; trois cents ans que son reflet ne lui est pas apparu ; trois cents ans qu’il hait son miroir et la lumière qui s’y réfléchit sans jamais renvoyer l’éclat de sa personne.
Les objets réfléchissants sont interdits chez lui. Les grandes baies vitrées sont obstruées par d’épais rideaux noirs. Toute lumière est proscrite. Pourtant, il conserve dans sa chambre, à côté de son cercueil, protégé sous un dais de velours ocre, un splendide miroir à pied en ébène sculpté.
À chaque réveil, il ne peut résister à la tentation de se tenir devant à la recherche d’une chose depuis longtemps disparue.
À chaque réveil, il doit se retenir pour ne pas briser ce vestige du passé, comme ce dernier brise ses espoirs sans manquer.
Il maudit son impulsion, qu’il écoutera pourtant le lendemain, et le jour d’après, et le jour suivant. Sheridan n’a jamais été doué pour museler ses envies, encore moins depuis qu’il est dans cet état. Le prêtre de son village le lui répétait assez lors de ses confessions — c’est pourquoi il fut sa première victime. Enfin, sa première une fois sa frénésie passée et conscient de ses actes. Il l’avait tué sur un coup de tête. Comme quoi, il est parfois bienvenu de céder à ses pulsions.
Sheridan se souvient de la beauté de son visage, de la sensualité de ses traits, de la fraîcheur de son teint lorsque du sang coulait dans ses veines. Aujourd’hui, il est convaincu d’être encore plus séduisant, comme une statue de marbre est plus admirable que le plus noble des croquis. Il voit dans le regard de ses proies le désir — celui de son corps, ou celui de la mort.
Il aimerait voir, ne serait-ce qu’une fois, l’homme qu’il était avant de devenir parfait, et comme jamais son passé ne lui fait face, il se met en colère et part en chasse.
Emmitouflé dans sa sombre cape, il se déplace dans la nuit tel le fantôme qu’il est. La blancheur de son visage ressort d’autant plus avec ses habits ténébreux et concurrence la pâleur de la lune.
Il doit s’éloigner de son domaine, car les paysans qui vivent autour sont plus intelligents que les rats des villes. Seuls les idiots s’aventurent dehors à des heures si tardives. Les entrées sont barricadées et les grands-mères saupoudrent du sel aux fenêtres. Des précautions inutiles, car il ne peut entrer sans être invité.
Si la campagne lui est hostile, la ville l’accueille à bras ouverts. Il se tient suspendu dans le vide au sommet d’un immeuble et son ombre rappelle les gargouilles gardiennes des cathédrales.
Il scrute la nuit si éclairée, tellement contre-nature. Là, il repère Camille, sa future victime, qu’il traque depuis des lunes.
Il l’avait abordée il y a des mois de cela, par hasard, au détour d’une rue. La jeune étudiante cherchait son chemin, innocente et croquante. Il l’avait gentiment aidée à se repérer. Elle l’avait trouvé séduisant ; il l’avait hypnotisée.
Le soir de leur rencontre, elle s’était réveillée en pleine nuit, fiévreuse. Il l’avait convaincue d’ouvrir sa fenêtre. Le vent s’était engouffré dans sa chambre et avec lui les indécentes promesses de Sheridan. Elle avait invité la nuit à entrer.
Depuis, il la rejoint chaque soir, dans ses songes ou dans sa chambre, et se nourrit d’elle, pas suffisamment pour l’achever, juste assez pour l’affaiblir. Il la tuera quand elle sera pleinement sous son emprise, pas avant. Les jeunes vampires tuent par frénésie. Sheridan a dépassé ce stade depuis longtemps. Il aime quand cela dure, quand la victime voit petit à petit ses forces l’abandonner, quand la jeune femme devient peu à peu addicte, quand elle retrouve par miracle de l’énergie un matin sans comprendre pourquoi, quand enfin, elle comprend, et qu’il plonge ses crocs dans son cœur pour pomper jusqu’à la dernière goutte.
Voilà le sort qui attend Camille, car Sheridan est inéluctable.
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