Ce qui demande à naître
Elle a demandé à naître.
Fruit d’une conception immatérielle, elle est le résultat d’une force sans commune mesure avec ce que nous connaissons sur Terre. Un cri m’a déchirée en rêve ; il m’a ouverte en deux. De ce brame onirique est née ma fille. Je ne la désirais pas, mais sa volonté s’est imposée à la mienne. Je n’ai pas osé me rendre à l’hôpital, par peur de ce que j’allais mettre au monde.
Ma fille n’aurait pas dû naître. Pourtant, elle est sortie de moi, comme si tout cela avait un sens. Moi, serrant à m’en faire saigner les ongles l’écorce du hêtre, et elle, s’échappant d’entre mes cuisses. Ses pleurs sont ceux d’une enfant normale, humaine, saine.
Elle n’est rien de tout cela.
A-t-elle été conçue ? Certainement pas dans le sens que l’on entend. En revanche, elle a été prévue, par une force qui transcende l’humanité. Je n’ai pas pu empêcher sa naissance. Je ne peux pas non plus me résoudre à mettre un terme à sa vie : elle reste mon enfant. Selon ce rêve, elle ne doit pas mourir, mais je ne souhaite jouer aucune part dans sa survie. Je suis déjà responsable de sa vie. Je l’abandonne contre le tronc noueux de l’arbre, les racines pour remplacer mes bras de mère.
Je pars, le plus loin possible de l’être anormal. Je m’arrête malgré moi et je lutte contre la curiosité malsaine pour ne pas me retourner. Le vent charrie les pleurs du nouveau-né. Je m’éloigne tandis que les cris se brisent, se transforment et deviennent autre chose que des sanglots d’enfant, comme la lamentation d’une bête à la gorge trop vaste pour ce monde.
Je fuis.
Quelqu’un la retrouvera. Un damné, qui comme moi aura reconnu son appel. J’ai pitié de lui et de ceux qui croiseront son chemin. Quant au sort de l’enfant, il m’importe peu. Je ne me fais aucun souci pour elle, la mort elle-même la rejetterait.
Si c’est en mon pouvoir, je l’oublierai, mais jamais je ne pourrais effacer le cri qui l’a conçue, car il résonne encore dans mes entrailles.
J’ai mis au monde un cauchemar.
***
Plus de café, et comble de l’horreur, Virginie est là. Salle de repos, quand elle est présente, la pièce perd son usage premier. Ce n’est pas sa discussion qui fera disparaître mon mal de crâne. Son gosse n’a pas été retenu pour partir en classe de mer. Elle trouve la décision scandaleuse. Je n’ose pas lui rétorquer qu’il est tout simplement infernal.
Rémi arrive pour me sauver, il a des nouvelles concernant les disparus. Les dernières découvertes doivent être importantes pour le forcer à quitter son antre. Une bonne excuse pour m’échapper du piège Virginie.
Je le suis jusque dans son bureau, une petite pièce sans fenêtre. L’odeur de renfermé m’agresse les narines lorsque l’informaticien ouvre la porte. Rémi doit courber l’échine pour ne pas se taper la tête contre le plafond. L’endroit est en désordre ; des dossiers se battent avec des magazines et des paquets de chips éventrés. Je le soupçonne d’aimer son capharnaüm et je suis persuadée qu’il y passe plus de temps que dans son appartement.
Mon collègue me parle de ce qu’il a découvert, en prenant soin d’éviter mon regard. Il a réussi à pénétrer dans l’ordinateur de l’un des disparus. Il a ainsi déniché des conversations du malheureux avec une femme sur une application de rencontre ; des messages qui datent du jour de sa disparition. L’application de rencontre est présente sur les ordinateurs de presque tous les disparus : nous tenons une piste. La plupart des collègues prennent Rémi pour un incompétent ; il préfère simplement les ordinateurs aux relations humaines. Si on lui laisse assez de temps, nul doute qu’il trouvera l’identité qui se cache derrière le compte de la jeune femme.
Je félicite notre informaticien : c’est une grande avancée dans l’enquête. Ma main, posée sur son avant-bras, le fait sursauter. Il me répond un poli « merci madame » et, pour la première fois, me regarde en face. On ne dirait pas qu’il a quelques années de plus que moi. Je le laisse à ses recherches, mais je me promets de l’inviter bientôt à dîner.
En revenant à mon bureau, je remarque que la nuit est déjà tombée. Des heures supplémentaires qui s’ajoutent à la longue liste de celles qui ne me seront jamais payées. Je trouve dans le tiroir une boîte de comprimés, j’en avale un pour faire taire la migraine. Il est temps de rentrer, je n’arriverais à rien dans mon état. Mon appartement se trouve à l’autre bout de la ville, bien loin du commissariat. Heureusement, la route est déserte, je traverse la métropole en un rien de temps. Je passe enfin le pas de ma porte, des effluves d’encens froid pour m’accueillir. Je referme à clé derrière moi. Au bruit du trousseau, les tapotements reprennent. Je préfère les ignorer. Je me promets de faire un bon nettoyage de printemps une fois que tout sera terminé. Pour l’instant, je suis simplement heureuse que la migraine me laisse en paix. Les odeurs et le martèlement risquent de la faire revenir.
Ce sera un problème pour plus tard. Mon lit m’appelle et je ne peux y résister. Je me couche, insensible aux murmures.
***
L’autel est faiblement éclairé par les bougies disposées tout autour. Un tiers de noires, pour les ténèbres et la fin ; un tiers de rouges, pour le sang et l’énergie ; un tiers de blanches, pour le renouveau et les esprits.
Un gigantesque portail projette son ombre sur l’autel. Nous sommes ici pour l’ouvrir, pour que se déverse sur le réel l’entière majesté d’IEL.
Les disparus sont présents, nus, les pieds enfouis dans un parterre de lis rouge. Ils sont trois. Je les reconnais, bien que leurs visages ne soient plus, privés d’expression pour l’éternité. Ils sont les clés qui ouvriront la porte. Le portail comporte un nombre incommensurable de serrures. Des êtres, pareils à ce que je suis, ont collecté des clés depuis l’aurore du monde. Des millions d’âmes sans nom constellent ces lieux chimériques.
Il n’en manque plus que deux. Une fois ces âmes fauchées, je serai la dernière de mon espèce. L’une attend chez moi ; elle nous rejoindra bientôt. Il en sera terminé des bruits sourds contre le mur. Je sais ensuite où me procurer la dernière. IEL pourra alors franchir la barrière entre nos mondes.
Dans ce lieu liminal, entre réalité et fantasme, on peut presque ressentir sa présence, comme la trace d’une désolation à venir. L’odeur de ce qui demande à naître imprègne l’air, une odeur de chair en devenir.
Cela me rassure.
IEL me rassure.
Autrefois, son essence, qui coule dans mes veines, m’effrayait. J’avais peur de ce que je pouvais accomplir, de ce que je devais accomplir. Ce n’est plus le cas.
A mon réveil, une nouvelle clé rejoindra l’autel.
***
L’alarme résonne dans la chambre : quatre heures du matin. J’ai environ deux heures devant moi. Je sors de mon lit et me dirige vers la salle de bain. L’eau chaude ruisselle sur mon corps ; le parfum qui me colle à la peau disparaît peu à peu.
J’enfile un peignoir et je continue mon rituel matinal. Dans la cuisine, je remplis le réservoir d’eau puis je dépose une généreuse cuillerée de grains de café dans le filtre. J’actionne la machine qui ronronne de plaisir. Ma tasse préférée est remplie du liquide brûlant ; des volutes de fumée s’élèvent jusqu’à mes narines, l’odeur de café frais emplit la pièce.
Il est temps de faire mon devoir avant de partir travailler. Je quitte la cuisine en direction de la chambre d’amis. Au passage, j’attrape la craie noire qui me servira. Je franchis finalement le seuil et pénètre dans la salle où m’attend la prochaine clé.
L’homme est allongé nu sur le ventre, les pieds et poings liés dans son dos. Un bâillon obstrue sa bouche, ce qui ne l’empêche pas de pousser des bruits étouffés en me voyant approcher. Celui-là a toujours été plus bavard que les autres, tout autant asocial, mais qu’est-ce qu’il aimait le son de sa propre voix. Lorsqu’il a compris ce qui l’attendait, il m’a insultée plutôt que de me supplier. Personne ne regrettera son silence.
Je pose la tasse sur la commode à côté du récipient qui contient les ustensiles nécessaires à ma tâche. J’allume le bouquet de sauge avec un briquet ; une fumée odorante imprègne le lieu. Je fais tournoyer le bouquet au-dessus du corps du captif. Vient le tour de la craie noire. Je trace des symboles complexes sur le parquet en bois, des signes qui me sont apparus il y a des années et que je réalise désormais d’instinct. Les marques fantômes des précédents rituels me servent de repère. Les dessins réalisés, je déplace la clé au centre des symboles. Il se débat du mieux qu’il peut, mais ses forces sont ridicules, ma poigne est inéluctable. Je le tire sur le sol sans difficulté. J’enferme le sacrifice avec les dessins dans un cercle tracé à la craie, que je prends soin de ne pas fermer de suite. J’enlève alors mon peignoir que je laisse tomber avec nonchalance sur le sol hors du cercle. Je saisis ensuite une dague et un calice ; le labeur n’est pas difficile, la gorge de l’offrande s’ouvre comme une pêche trop mûre. Des couinements plaintifs s’échappent de l’organe tranché, les derniers sons qu’il ne produira jamais. Un flot de sang inonde mes doigts. Je remplis le calice à ras bord et ferme le cercle avec le liquide carmin ; je bois le reste du contenant, de longues gorgées qui font vibrer ma gorge. Des mots sortent de ma bouche. Je les laisse couler hors de moi. J’ai appris qu’il ne servait à rien de lutter contre la marée. Je parle une langue qui me ressemble, qui provient d’endroits reculés qui n’appartiennent pas à ce monde. Personne sur cette terre n’a jamais entendu pareil langage.
Personne de vivant.
Peut-être que les morts l’évoquent entre eux dans un frisson, comme une histoire d’horreur qu’on se raconte au coin du feu.
L’offrande s’agite à mes pieds dans des spasmes risibles, tandis que son sang épouse les courbures des symboles. La clé s’emboîte dans la serrure. Le voile qui sépare les mondes ne sera bientôt plus. Le portail s’entrouvre, pas assez pour qu’IEL me rejoigne, mais suffisamment pour l’attirer. Son ouverture crée une aspiration et un tourbillon s’empare de l’autel. Les flammes des bougies vacillent, puis s’inclinent dans la direction d’une présence qui ne demande qu’à s’ériger.
Une odeur s’élève pour se marier avec harmonie à celle du sang et de la sauge ; un parfum d’ancienneté pénètre les lieux, celui d’une tombe qu’on ouvrirait après l’oubli. J’écarte mes bras dans un geste d’invitation vers la senteur obsédante. Derrière la porte, une absence presque tangible patiente. Une silhouette vide m’observe.
Plus qu’un dernier sacrifice.
Une dernière clé.
Une dernière victime.
***
Les profils des quatre hommes sont enregistrés sur mon ordinateur. Depuis que je travaille ici, un nombre incalculable de données ont défilé entre les circuits de mon appareil. Des vies, des morts, des crimes, des victimes… Toutes ces choses sont imprimées dans la machine comme en moi.
Des voix dans le couloir brisent le silence des dernières heures : les premiers collègues arrivent. Il n’y avait plus de bruit depuis le départ du personnel d’entretien. J’ai encore passé la nuit dans mon bureau. Il faut dire que mon appartement n’est pas beaucoup plus grand — et bien plus en désordre. Je n’ai jamais compris pourquoi nous devrions avoir plusieurs endroits dans lesquels vivre. Tout cela n’est qu’une perte de temps. Je peux très bien travailler et dormir au même endroit, surtout qu’il y a des douches au commissariat. Puis, je ne dors pas beaucoup. À peine me suis-je assoupi deux heures devant mon écran. Je me souviens avoir rêvé d’elle. Cela m’est déjà arrivé par le passé, même si j’ai honte de l’avouer. Cette nuit, elle m’invitait à venir dîner chez elle — comme si j’avais une chance de sortir avec quelqu’un comme elle. Je pense être quelqu’un de bien, mais ce genre de femme ne s’intéresse pas à moi.
Je n’ai jamais osé m’inscrire sur un site de rencontre, ni même télécharger d’application. Quand je vois où ça a mené ces hommes… Ils n’avaient pas de famille, pas d’amis, pas de vie sociale. Je me dis que j’aurai pu finir parmi ces malheureux. C’est pour cela que je veux clore ce dossier le plus vite possible. De plus, ce n’est pas tous les jours qu’une enquête se joue grâce à moi, en particulier une avec autant d’ampleur et de victimes.
Je ne suis pas un hacker à proprement parler. Dans la vie réelle, la police n’engage pas de personne avec un passé criminel. En revanche, j’ai les capacités pour l’être. Cela n’a rien de très compliqué. Pirater l’application de rencontre a été un jeu d’enfant, quelques pare-feux à faire sauter tout au plus. Ce n’est pas ce qu’il y a de plus légal, mais si on veut des résultats dans les meilleurs délais, il faut parfois faire fi de quelques lois mineures. Une fois les réponses trouvées, j’aurais tout le temps d’inventer une explication avant d’aller voir ma direction.
Les dossiers de millions de femmes sont entre mes mains. Je peux avoir accès à leurs données personnelles, en tout cas celles qu’elles ont rentrées en se créant un profil : nom, prénom, âge, adresse, sexe, numéro de carte bleue…
J’ai retrouvé des traces de l’application chez trois des quatre disparus. Aucun d’entre eux n’a réellement d’expérience sentimentale, certains critiquaient même ouvertement les femmes sur des forums. C’est précisément pour cela qu’ils lui répondaient, car ils avaient enfin l’impression d’être estimés. J’ai analysé les profils de toutes les personnes avec qui ils ont eu des discussions au cours des semaines avant leurs disparitions. Une IA m’a permis de comparer les structures syntaxiques et les habitudes d’écriture. Trois profils différents possédaient la même manière de s’exprimer. Le coupable est malin : il a utilisé des comptes différents. Cela m’étonnerait même qu’il s’agisse d’une femme.
Il va me falloir beaucoup de travail, mais je devrais pouvoir remonter à l’origine des profils. J’espère découvrir qui a enlevé ces personnes avant qu’il ne recommence.
***
Rémi s’est montré enchanté face à mon invitation. Je me suis pliée en quatre pour cette soirée. Je me suis habillée pour qu’il en aperçoive assez. J’ai cuisiné pour lui : un poulet rôti et des pommes dauphine dorées à souhait.
La nuit dernière, j’ai vu ses compagnons. Si seulement ils avaient encore leur visage, j’aurais pu constater à quel point ils étaient impatients. Pour la première fois, j’ai été prise d’une euphorie indicible, car enfin, j’ai pu l’apercevoir. Son œil glorieux furetait à travers l’embrasure créée par les premières clés. Son regard sans âge m’a pénétrée ; il a scruté tout mon être, tout ce que je fus et tout ce que je serais. J’ai alors compris à quel point les humains sont des créatures du présent, qui vivent comme si demain leur était dû, quand IEL est l’inexorable passé et futur. Il a laissé sur moi son odeur qui m’a recouverte comme un duvet protecteur.
J’ai pleuré. Ma résolution s’est renforcée. Les derniers doutes qui m’habitaient encore ont disparu, emporté par des larmes de joie. Rémi doit mourir. Il n’est pas tout à fait comme les offrandes précédentes, qui portaient sur moi un regard où se mêlaient haine et envie. Il m’a l’air inoffensif, mais comment en être certaine ? Si je le pouvais, je l’épargnerais volontiers, mais si je le laisse faire, il finira par mener les autorités jusqu’à moi. Je ne peux me le permettre. Il demeure une perte négligeable. Son sacrifice donnera à sa mort plus de sens que sa vie n’en a jamais eu.
La sonnette résonne dans l’appartement. J’ouvre à mon collègue qui détourne le regard devant ma tenue. Il me remercie pour l’invitation, encore plus gêné qu’à l’accoutumé. Il apporte avec lui une bouteille de vin, un bon cru, bien au-dessus de ses moyens. Il la tend devant lui tel un bouclier. Malheureusement, rien, ce soir, ne pourra le protéger de mes intentions.
Des chandelles entourent la table du salon et nous plongent dans une demi-obscurité réconfortante. Le repas se déroule sans encombre, il est même agréable. Mon esprit est tourné vers l’après. Je n’écoute que d’une oreille ce que me raconte Rémi, le vin ayant délié sa langue. Il me parle de l’enquête. Je fais mine de ne pas m’y intéresser, mais en vérité j’écoute attentivement l’avancée de son travail. Il ne semble pas avoir découvert à qui appartient le compte. Il ne serait pas ici ce soir si c’était le cas. Dans un sourire, je lui fais comprendre que nous ne sommes pas là pour parler du travail. Il rougit encore plus.
La nuit est tombée ; les flammes des bougies projettent avec paresse leur lumière sur la table. Même si la pièce avait été plus éclairée, il n’aurait pu voir le coup venir.
Je me déplace trop rapidement. En un clin d’œil, je me retrouve à sa portée et lui assène un violent revers de la main. Rémi décolle de sa chaise et se cogne contre le mur. Une trace de sang orne l’endroit où son crâne a heurté la paroi.
J’aurais aimé m’être trompé.
Il souffle cette phrase plus qu’il ne l’exprime. Sa tête s’affaisse ; il perd connaissance.
La porte s’ouvre dans un fracas, des policiers armés font irruption. Sans sommation, l’un d’entre eux tire dans ma direction. La balle transperce mon pectoral droit. Un policier s’approche, trop près, sa tête quitte son corps. Ses collègues font feu. Mon corps est fusillé, troué à plusieurs endroits. La fenêtre derrière moi explose sous les impacts. Je me jette dehors.
Je ne chute pas, au contraire, les étoiles m’attirent vers elles. Les ténèbres sont un linceul sur lequel je flotte. Les cris des policiers se noient dans l’immensité des sensations que je perçois. Mon appartement disparaît. Les lumières deviennent ternes, les bruits discordants, les visages informes et mon corps s’envole. Le monde s’inverse autour de moi ; plus rien ne fait sens.
La nuit m’emporte avec elle.
***
Dans mon lit d’hôpital, je ressasse la terrible soirée. Tout avait si bien commencé, elle jouait la comédie à la perfection. J’en étais venue à douter de mes découvertes. Pourtant, les mystérieux profils provenaient bien de son ordinateur. Je souhaitais lui parler de mes soupçons, mais elle ne m’en a pas laissé le temps. Elle m’avait invité à dîner… Je ne me souviens plus exactement comment elle avait procédé, tout cela semblait irréel. En revanche, la joie que son invitation m’avait procurée est gravée dans ma mémoire, et avec elle une horreur justifiée : je correspondais au profil des victimes. La peur m’avait poussé à en parler à mes supérieurs, on m’avait alors envoyé chez elle équipé d’un micro.
Depuis mon lit, je peux entendre la télévision de mon voisin de chambre. On parle d’elle aux informations. La journaliste emploie des termes peu élogieux pour la décrire. Malgré ce qu’elle m’a fait, je n’arrive pas à la détester. J’essaye de me remémorer son visage, mais lorsque je ferme les yeux, c’est une silhouette éthérée qui m’apparaît. Elle flotte au milieu d’une vaste déchirure. Derrière elle, des yeux m’observent. Leur reflet me révèle ce que je suis. La profondeur de ce regard me donne le vertige.
Ils n’ont toujours pas retrouvé le corps ; à vrai dire, ils n’ont retrouvé aucun corps, qu’il s’agisse de ceux des victimes ou bien du sien. Difficile de croire qu’elle a survécu à une chute pareille, surtout dans son état. Aucun être humain ne pourrait survivre à de telles blessures.
L’est-elle seulement ?
Elle semblait tellement plus.
Peut-être se trouve-t-elle dehors, à arpenter les rues au milieu d’inconnus. Se doutent-ils qu’une meurtrière se promène parmi d’eux ? Comment appréhender l’existence même d’une telle créature ?
Une voix intérieure me murmure qu’elle a survécu. J’en suis désormais persuadé. Et si par miracle, la faucheuse avait réussi à s’emparer d’elle pour l’entraîner dans le royaume auquel elle appartient, sa mort garantirait-elle mon salut ? Je ne suis pas certain qu’elle s’arrête à de telles considérations. Quelles chaînes, aussi froides soient-elles, pourrait contenir l’instrument d’un dessein si terrible ? Si tel est son désir, je ne pourrais lui échapper. Espérer semble dérisoire, mais c’est le dernier rempart face à la folie qui menace de s’emparer de moi.
Ma tête devient lourde. Les bruits de l’hôpital se font discordants. Les voix se chevauchent. Les pas dans le couloir résonnent trop longtemps, comme si leurs échos refusaient de se taire. Une odeur doucereuse m’enivre, celle de fruits arrivés à maturation et qui demandent à être cueillis. Je la laisse m’envelopper, heureux qu’elle chasse au loin les senteurs stériles de l’hôpital.
Le sommeil me rattrape, je peine à garder les yeux ouverts. La fatigue triomphe de la peur. Dans mes rêves, elle ne peut pas m’atteindre, les songes me protégeront du mal.
Ajouter un commentaire
Commentaires