L'orphelinat
Will patiente, inconfortablement installé sur le rebord trop petit de la fenêtre, dans l’espoir d’apercevoir ceux qui vont risquer leur vie. Après plusieurs minutes d’attente, les chasseurs se décident enfin à sortir et traversent la rue d’un pas pressé. Ils s’engouffrent dans une ruelle étroite, laissant à peine le temps au jeune garçon d’admirer leurs armes de fortune, qui apparaissent aux yeux de Will comme les artefacts légendaires des contes que lui racontaient les surveillantes quand il était plus jeune.
Des encouragements s’élèvent des fenêtres adjacentes, des cris d’excitation et d’espoir poussés par les occupants de l’Orphelinat Saint-Georges. Pour tous les résidents, enfants comme adultes, les chasseurs sont des héros.
Un jour, lui aussi s’aventura dans la rue, se promet-il. À quatorze ans, il est encore trop jeune pour postuler. Les chasseurs sont des adultes dans la force de l’âge, capables de réagir rapidement à la moindre complication.
Car oui, le travail des chasseurs est aussi crucial que dangereux. Sans eux, les habitants du refuge manqueraient de produits essentiels à leur survie. En termes de nourriture, les pensionnaires sont presque autosuffisants grâce à un potager cultivé en communauté. L’eau est récupérée les jours de pluie puis décontaminée dans de grandes cuves en fonte. Les chasseurs ne partent pas tant pour trouver de la nourriture, même si certains aliments sont chaudement accueillis, mais pour dénicher des médicaments, des pièces de rechange, des outils ou encore de nouveaux enfants laissés pour compte. Sans eux, la petite société que forment les habitants de l’orphelinat n’aurait aucune chance de fonctionner.
Néanmoins, il faut être incroyablement courageux, ou sacrément fou comme le répète son ami Simon, pour s’aventurer en dehors des murs protecteurs du bâtiment. Le dernier chasseur disparu remonte à trois mois. Personne n’a repris sa place depuis lors.
Mais il est bien peu de choses qui puissent entraver l’enthousiasme et l’imagination d’un adolescent. Le danger est trop lointain, trop abstrait, pour ternir les rêves d’aventures du jeune orphelin.
« Le spectacle est fini, retournez à vos tâches ! » aboie la Cerbère, de son véritable nom Rachel, la doyenne et responsable des surveillantes du refuge. Will, sans doute trop lent à son goût, reçoit une légère taloche derrière la tête pour le rappeler à la réalité. Des corvées l’attendent et elles n’ont pas pour habitude de se faire d’elles-mêmes.
Le jeune garçon est assigné à la buanderie. Il ne s’en plaint pas, car il est aujourd’hui en compagnie de Simon et Marya. Will les considère comme ses meilleurs amis. Les corvées sont l’une des occasions de voir Marya qui dort avec les autres filles dans une aile différente de celle des garçons.
Les trois jeunes gens s’appliquent à trier la literie qu’ils ont acheminée depuis les dortoirs avec l’aide de la dizaine d’enfants qui ont hérité du même travail. Ils devront ensuite laver les draps avant d’aller étendre le linge sur des fils tendus dans la cour intérieure.
Il paraît qu’autrefois la cour était ouverte et ne possédait pas de toiture. On avait depuis fabriqué une solide charpente en bois afin que l’espace soit protégé de l’extérieur. Des arbres y subsistent encore malgré l’absence de lumière naturelle, vestiges d’un temps inconnu des enfants de l’orphelinat.
Cet endroit est le préféré de Will dans tout l’établissement et il s’impatiente déjà de le retrouver. Après tout, cette cour représente aux yeux du garçon ce qui se rapproche le plus du monde de dehors. Un avant-goût de sa future vie d’explorateur, se dit-il.
« Rooooh, Daniel a encore fait pipi au lit ! » gémit Simon, sortant Will de sa rêverie et le ramenant dans la buanderie.
« Il est pas un peu vieux pour ça ? » demande Marya.
« Si, il a neuf ans, mais il fait souvent des cauchemars. Les surveillantes pensent qu’il lit trop de livres qui font peur. Elles lui ont interdit d’en lire de nouveaux, mais ça a rien arrangé. » répond Will à son amie.
« Où est-ce qu’il les trouve ces livres ? »
« Demande à Simon. »
« Eeeeeh, c’est pas ma faute s’il continue de me demander des histoires d’horreurs ! »
« Idiot ! De quoi il rêve exactement ? »
« Il dit qu’il entend des choses étranges dans la chambre. » explique Simon, une intonation moqueuse dans la voix.
« On entend tous des choses la nuit. C’est bien pour ça que personne ne sort une fois le soleil couché. » Rappelle l’adolescente.
« Oui, mais Dani est persuadé de les entendre DANS le dortoir. » précise Will.
« C’est pas possible. On serait déjà tous morts si l’un d’entre eux avait réussi à rentrer ».
Cette vérité, énoncée à voix haute par Marya, refroidit le trio qui finit son travail en silence.
Les trois amis sont réunis dans la cour intérieure afin d’étendre le linge humide. Ils ont retrouvé de l’entrain et se chamaillent, récoltant ainsi des coups d’œil réprobateurs d’autres adolescents plus studieux.
Ce manège dure jusqu’à ce que la Cerbère vienne prendre la relève de sa collègue et soit maintenant chargée de surveiller le groupe de jeunes travailleurs. Finie la bonne humeur pour Will et sa bande, qui s’appliquent désormais à leur tâche.
Le surnom a été attribué à Rachel pour son côté très autoritaire et sa faculté de vociférer ses ordres sans jamais se fatiguer, comme si elle possédait trois têtes. Cependant, la surveillante ne s’est jamais montrée cruelle envers ses protégés et, en dehors de quelques claques derrière la tête, elle bannit les châtiments corporels. Will a entendu des rumeurs comme quoi la situation était bien différente avant son arrivée. C’est elle qui aurait imposé que les surveillants soient exclusivement des femmes. Les dortoirs sont même interdits après une certaine heure aux hommes qui résident dans le bâtiment, à l’exception du médecin si jamais l’un des enfants tombe malade durant la nuit.
Malgré tout, les orphelins évitent de mettre la Cerbère en colère, ne serait-ce que pour échapper à ses longues tirades sur le travail et la responsabilité.
Le regard de Will vagabonde sur les fenêtres qui ont vu sur la cour. Ces dernières donnent sur le grand escalier en bois reliant les trois étages de l’aile où se situe le dortoir des garçons.
Qu’est-ce que c’est ?
Une silhouette se déplace dans l’escalier, pourtant d’habitude désert à cette heure-ci de la journée. Peut-être une des surveillantes.
Là, une nouvelle fois, derrière les fenêtres du premier étage, la même silhouette, semblable à une ombre. Elle se déplace trop vite pour que l’œil de Will ne puisse fixer les contours de la chose.
Soudain, il l’aperçoit au deuxième étage avant de la perdre de vue. Il pose alors son regard en urgence sur le dernier niveau du bâtiment. La silhouette est bien là, chose indicible se déplaçant derrière les carreaux vers la fenêtre la plus à gauche qui s’ouvre sur le dortoir.
La forme s’arrête un court instant, juste quelques secondes qui permettent au jeune adolescent de s’assurer qu’il ne délire pas, que ce n’est pas qu’un reflet. L’ombre l’observe en retour, si une ombre est capable d’observer.
« Will, cesse de rêvasser, tu baves sur le même drap depuis cinq minutes ! »
La voix cassée du Cerbère le détourne de l’étrange forme.
« Qu’est-ce que tu regardes ? » lui demande la vieille surveillante, cherchant des yeux l’objet de l’attention du garçon.
Will veut lui montrer sa découverte, mais lorsqu’il se retourne vers les fenêtres, la chose s’est volatilisée.
« Alors mon garçon, parle. Qu’est-ce que tu regardes comme ça ? »
Oui, c’est vrai, qu’observait-il ? Qu’était cette chose qu’il pensait avoir vue ? Comment l’expliquer sans passer pour un fou ? Une dizaine de paires d’yeux se fixent sur lui, ceux amusés de Simon devant la mésaventure de son ami, ceux plus circonspects de Marya qui comprend que quelque chose le chamboule, et les plus terribles, ceux du Cerbère.
« Rien Madame, rien. J’étais juste perdu dans mes pensées ».
Déçus par la réponse, les orphelins se détournent de Will qui se réjouit de ne plus être le centre de l’attention. Seule la Cerbère continue de l’observer, sondant le garçon. Il ne peut supporter longtemps cet examen et décide qu’il est préférable de fixer ses pieds.
« Soit. Eh bien, le linge t’attend, il ne va pas s’étendre tout seul. » finit par répondre l’intendante, visiblement peu convaincue par les explications du garçon.
Après de rapides excuses bafouillées du bout des lèvres, l’orphelin se remet à son ouvrage, bien heureux de ne plus risquer les foudres de la vieille femme, mais encore soucieux de la nature de cette ombre.
Le soir, Will est de retour derrière sa vigie. Les chasseurs ne sont toujours pas revenus, pourtant le soleil décline lentement à l’horizon. S’il est dangereux de parcourir les rues de jour, c’est presque suicidaire de le faire une fois le soleil couché, car les créatures sortent de leurs tanières à la faveur de la nuit.
L’obscurité envahit les rues, Will ne peut plus distinguer quoi que ce soit. Une main réconfortante se pose sur son épaule, celle de l’intendante.
« Il est temps mon garçon… Ils reviendront demain. »
Résigné, Will descend du rebord de la fenêtre. La vieille femme ferme les lourds battants en bois des volets.
« Aide-moi, mon garçon ».
Will ramasse la lourde tige de fer posée sur le sol et barre les volets qui resteront clos pour la nuit. Un rituel identique est effectué autour de lui, il en sera de même pour l’ensemble du bâtiment. Tous les soirs, l’orphelinat se transforme en un bastion hermétique protégeant ses occupants du monde extérieur.
Les enfants et adolescents rejoignent leur lit respectif dont l’armature métallique grince désagréablement lorsque l’un des orphelins a le malheur de trop remuer durant son sommeil.
Des cris lugubres résonnent derrière les fenêtres barricadées, ignorés par les orphelins habitués depuis l’enfance à la sinistre sérénade.
Préoccupé par le sort des chasseurs, Will ne peut s’endormir. Il se tourne et se retourne dans son lit, provoquant à chaque fois un couinement irritant. Incapable de trouver une position qui lui permettrait d’enfin tomber dans les bras de Morphée, il écoute les bruits qui l’entourent.
Un nouveau grincement retentit dans la chambre. L’adolescent est certain de ne pas avoir bougé cette fois-ci.
« Pssst Will, toi aussi tu l’as entendu ? » lui chuchote Daniel qui se situe juste à sa gauche.
Il tente de rassurer son jeune camarade. « Rendors-toi Dani, ce n’est rien, seulement ces fichus lits. »
Daniel ne lui répond pas et s’emmitoufle sous son drap. Will plaint déjà ceux qui devront laver le linge demain matin. Cette petite interruption aura au moins eu le mérite de détourner son attention du groupe de chasseurs. L’esprit plus léger, il peut enfin trouver le sommeil…
Des hurlements de terreur résonnent dans la chambre. Les enfants se réveillent en sursaut, même Simon pourtant réputé pour son sommeil lourd. Daniel est roulé en boule sur son lit, en larmes, il crie de toutes ses forces comme si sa vie dépendait du fait d’expulser l’air de son corps.
Les surveillantes ne tardent pas à pénétrer dans le dortoir, des lampes à huile au poing, la Cerbère à la tête de sa meute.
« Qu’est-ce qu’il y a encore ?? » vocifère la cheffe des surveillantes.
« C’est Daniel, Madame. » répond l’un des enfants en pointant le jeune garçon terrorisé du doigt.
Toujours recroquevillé sur son lit, ses yeux criant d’effroi, Daniel tente de se défendre devant la responsable. « Quelque chose m’a attrapé le pied ! »
Il sort sa jambe de sous son drap. Des hoquets de surprise surviennent, suivis par des murmures qui enflent dans toute la pièce : le mollet de Daniel est en sang.
La Cerbère ne perd pas une seconde pour faire fouiller la chambre, en commençant par le lit de Daniel. Des surveillantes s’accroupissent et éclairent le plancher sous le sommier du jeune garçon, mais ne remarquent rien d’anormal. Le dortoir est inspecté de fond en comble, laissant place à l’évidence : il n’y a aucun intrus.
Daniel a dû se faire ça tout seul, essaye de se convaincre Will pendant que deux femmes soignent le pauvre blessé. Après tout, il n’arrêtait pas de gesticuler sur son lit, peut-être s’est-il coincé la jambe dans les barreaux, se ment-il à lui-même, l’image de l’ombre qu’il avait aperçue plus tôt dans la journée réapparaissant soudain dans son esprit.
Mais la Cerbère a une autre théorie en tête. « Eh bien, qui a blessé Daniel ? Il est évident que cela doit être l’un d’entre vous. Qu’il se dénonce ! »
Les orphelins baissent la tête en silence dans l’espoir d’éviter le regard scrutateur du Cerbère, capable de vous faire avouer des choses dont vous êtes innocent.
« Très bien. » continue la responsable d’un ton froid mais autoritaire après un moment de réflexion. « Dans ce cas, vous êtes tous coupables. Corvée de nettoyage pour tout le monde. Réveil aux premières lueurs. Maintenant, retournez vous coucher. »
De timides protestations s’élèvent, avec à leur tête la voix de Simon, mais elles sont rapidement interrompues par les yeux incendiaires du Cerbère. Les enfants repartent vers leur couchette, certains remerciant ironiquement Daniel. Will remarque que ce dernier les ignore ou plutôt ne les entend même pas. Le garçon fixe le plafond, l’air toujours hagard. Au moment de s’allonger dans son lit, il croise le regard de Daniel et l’adolescent y lit l’expression d’une terreur pure. Will s’endort, l’image du jeune garçon terrorisé incrustée sous ses paupières closes.
Le lendemain, Will est réveillé par des murmures incrédules. Lorsqu’il ouvre les yeux, il remarque un attroupement autour du lit à sa gauche. Il se lève et joue des coudes pour tenter d’apercevoir la raison de toute cette agitation.
Daniel n’est pas dans son lit.
Rachel est immédiatement prévenue. Un branle-bas est organisé par la responsable, tous les occupants du dortoir sont réquisitionnés afin de retrouver l’enfant disparu. La chambre est une nouvelle fois fouillée, s’ensuit l’aile du dortoir, puis bientôt le bâtiment tout entier, mais rien à faire, Daniel reste introuvable.
La Cerbère est effondrée sur une chaise, battue, défaite. Will remarque une émotion se dessiner sur le visage bourru de la vieille femme, une émotion qu’il n’aurait jamais pensé y déceler auparavant. Pour la première fois de mémoire de Will, la vieille surveillante semble avoir peur.
Des coups s’abattent alors sur la porte principale de l’orphelinat. Tous les habitants, réunis à l’occasion des recherches dans le hall d’entrée, retiennent leur souffle. Une voix depuis l’extérieur leur demande de la laisser rentrer.
On se précipite vers la lourde porte qui s’ouvre sur l’une des chasseresses en sang. Les résidents se ruent à son aide. Lorsqu’ils remarquent que les blessures sont heureusement superficielles, ils en profitent pour l’assaillir de questions. D’après la rescapée, le groupe a été surpris par une embuscade à quelques rues d’ici. Une attaque si près de l’orphelinat n’a rien de rassurant. Ses deux compagnons n’ont pas survécu, ils seront commémorés ce soir comme il se doit. La chasseresse a ensuite réussi à s’enfuir et s’est cachée pour la nuit.
Son histoire terminée, la blessée est transportée vers l’infirmerie et félicitée pour être parvenue à rentrer. Après tout, survivre est un exploit en soi.
Tous oublient pour un temps le petit Daniel.
***
Une semaine est passée depuis l’incident. À l’orphelinat, on évite de parler de la mystérieuse disparition de Daniel. D’après les adultes, il se serait tout simplement enfui, trop perturbé par ses cauchemars récurrents. Cependant, personne ne sait par quel miracle il aurait accompli une telle prouesse. Certains ont émis l’hypothèse d’une brèche dans les défenses du bâtiment, ce qui a immédiatement entraîné une inspection scrupuleuse de toutes les entrées et sorties possibles. Aucun défaut n’avait été décelé durant la vérification. Ceux qui craignaient que l’établissement ait pu être infiltré furent rassurés. En revanche, cela discréditait la théorie selon laquelle Daniel serait sorti de lui-même. C’est pourquoi on préférait ne plus parler du jeune garçon, comme s’il n’avait jamais existé, car sa volatilisation mettait en doute les certitudes communes.
Will, en revanche, pense sans arrêt au pauvre Daniel. Le lit vide à côté du sien est un rappel constant des événements que les adultes préféraient taire ; comment ne pas penser à toutes les choses étranges arrivées ces derniers jours ? D’abord les cauchemars de son jeune camarade, puis l’ombre inquiétante entraperçue dans la cour et enfin la disparition inexpliquée de Daniel. Tout cela paraît trop gros pour être un simple enchaînement de coïncidences.
Et ces bruits qui le tiennent éveillé depuis des nuits… Les mêmes que Daniel pensait entendre. Les rares moments où il réussit à s’endormir, il est sujet à des cauchemars horribles, comme lui avait confirmé Simon qui devait parfois se lever la nuit pour calmer son ami.
Dans ses rêves, Will est toujours hors des murs de l’orphelinat. Il dirige sa propre équipe de chasseurs au côté d’une Marya plus âgée. Ensemble, ils terrassent des monstres terribles qui hantent les rues. Ses compagnons le respectent, peut-être même l’admirent-ils. C’est alors qu’une créature hideuse aux longs membres arachnéens se jette sur eux, dévorant son équipe sous ses yeux, en prenant soin de toujours commencer par son amie. Il se réveille alors en nage, tétanisé par la peur.
Le garçon est trop fier pour aller voir les surveillantes ; il préfère se persuader que ses cauchemars sont dus au départ traumatisant de Daniel, que cela finira par passer. Il ne veut pas non plus être au centre des conversations ; et quel meilleur moyen pour être le sujet de tous les regards que d’annoncer aux surveillantes qu’il devient fou ?
Il en avait bien parlé à Marya, sans oublier d’omettre sa mort tragique et répétitive, qui s’était montrée compréhensive et discrète, tout ce qu’il attendait d’une amie. Sa camarade avait fait preuve d’une insistance remarquable pour le convaincre d’aller voir la Cerbère afin de discuter de ses cauchemars. Son amie redoutait visiblement qu’il lui arrive le même sort qu’à Daniel et, pour être honnête, Will commençait à le craindre également.
Will en parlerait avec l’intendante le lendemain matin. Pour l’heure, il est une nouvelle fois allongé sur son matelas, les yeux grands ouverts, le sommeil le fuyant toujours plus loin comme un papillon emporté par le vent. Depuis des nuits, Will entend des crissements provenant de sous son sommier. Ce soir n’échappe pas à la règle. Il doit se répéter que ces bruits proviennent de son imagination.
Ils ne sont pas réels ; ils ne sont pas réels ; ils ne sont pas réels ; ils ne sont pas réels…
Le son cesse. Enfin, Will se détend. Un peu. Mais pour combien de temps ?
Le grincement recommence, plus aigu, semblable à celui d’ongles griffant un tableau noir.
Comment font les autres pour ne rien remarquer ?
N’y tenant plus, le garçon décide de se pencher pour voir si quelqu’un, quelque chose, est responsable de ce bruit atroce.
La tête à l’envers, il observe…
Rien.
Le dessous de son lit est désert. Il se redresse, en colère contre lui-même. Quand va-t-il arrêter de se comporter comme un enfant, à imaginer des monstres ridicules tapis sous son lit ? S’il veut devenir un chasseur, il doit se montrer plus courageux.
Un bruit, différent des précédents, émerge des ténèbres sur sa droite. Quelqu’un mâchouille à côté de lui. Simon aurait-il réussi à faire entrer de la nourriture en douce dans le dortoir ? Ce ne serait pas la première fois. Will se tourne vers son camarade pour lui demander de partager.
Une créature est assise à croupeton sur le corps de son ami, des lambeaux de chair pendouillant de sa gueule béante. Lorsqu’elle tend une main décharnée aux ongles effilés comme des griffes vers Will, le garçon s’enfuit en hurlant.
Les surveillantes, aux aguets depuis l’incident avec Daniel, surgissent en trombe à l’intérieur de la salle. Une déferlante de lumière inonde la pièce. Partout dans le dortoir, des atrocités se révèlent à la lumière des lampes. Des créatures difformes émergent des quatre coins de la chambre, d’autres, qui se repaissent déjà de leurs victimes innocentes, ne prennent même pas la peine de s’inquiéter des nouvelles intruses.
À la vue de ce décor cauchemardesque, plusieurs surveillantes laissent tomber leurs lampes, l’huile enflammée embrase en un instant le parquet et les draps alentour. La Cerbère reste plantée devant la porte, bousculée par ses consœurs qui détalent, laissant les enfants à leur sort inéluctable.
Rachel prend conscience de la présence de Will devant elle, seul rescapé du massacre. Son visage se recompose, elle sait ce qu’elle doit faire. Elle prend l’adolescent par la manche et l’entraîne à sa suite avec une force insoupçonnée pour une femme de son âge.
Will et Rachel descendent le grand escalier en bois quatre à quatre, sans se soucier des choses tapis dans l’ombre qui agrippent les femmes en fuite lorsqu’elles s’approchent de trop près. L’adolescent évite de justesse un coup de griffe qui lacère son épaule, laissant au passage des marques écarlates d’où irradient une douleur incandescente. Will grimace, mais poursuit sa fuite en avant.
Ils s’engagent dans la cour intérieure d’où s’élève une odeur de brûlé. Will constate avec effroi que les arbres sont en feu ; les flammes se propagent à la charpente en bois qui s’effondre par endroit. Des ombres rampantes s’introduisent pas les nouvelles ouvertures.
Dans un coin de la cour, la chasseresse est aux prises avec trois créatures. Malgré sa résilience, le nombre finit par avoir raison de la jeune femme qui disparaît sous les corps disgracieux de ses agresseurs.
L’intendante tire toujours le garçon par le bras, toujours vers l’avant, toujours vers la porte d’entrée. Will se concentre sur le dos de Rachel, occultant tout le reste, jusqu’à ce qu’il reconnaisse la voix de Marya.
L’adolescente court dans leur direction, criant le nom de Will. Elle se fraie un chemin au milieu des monstres, armée d’une planche en bois qu’elle agite autour d’elle comme une batte. Le garçon et la jeune fille se jettent dans les bras l’un de l’autre.
« Simon ? » demande l’adolescente. Will lui répond par un signe de tête négatif, refoulant de toutes ses forces la tristesse qui menace de le submerger. Pleurer peut attendre.
Une monstruosité dressée sur des pattes interminables surgit devant eux. La créature projette l’une de ses extrémités telle une lance vers les enfants. La surveillante attrape les deux jeunes gens et oppose son dos au monstre. Un cri déchire les lèvres de la surveillante au moment de l’impact. Loin de se démonter, elle se relève tant bien que mal et ordonne aux enfants de courir vers la grande porte. Marya prend la main de Will, ils s’élancent ensemble vers le hall. Blessée, Rachel les suit du mieux qu’elle peut.
Un monstre, plus chétif que le précédent, tente de leur barrer le passage. Marya lance alors la planche, un débris du toit, vers Will, qui, mu par un réflexe inattendu, fracasse la tête de la créature avec son arme de fortune.
Les deux orphelins continuent leur percée jusqu’à la porte d’entrée laissée entrouverte. Des cadavres recouvrent le sol d’un tapis macabre. Ils font de leur mieux pour ne pas piétiner les corps de leurs camarades puis s’engouffrent par l’ouverture. Pour la première fois depuis leur arrivée dans ce refuge, les deux adolescents se retrouvent dans les rues désertées de la ville. Ils se retournent pour guetter l’arrivée de l’intendante.
Pâle comme un fantôme, le visage de Rachel apparaît par l’embrasure, des ombres dansant dans son dos. Tel le gardien des enfers encerclé de flammes, la vieille femme referme la porte sur les démons éconduis, non sans adresser un dernier ordre aux deux jeunes adolescents.
« Survivez ! »
L’entrée est condamnée sur le sourire de Rachel. Cette dernière vision brise le barrage que la peur avait érigé chez Marya et Will, des larmes inondent leurs joues. Ils s’enfuient dans les ruelles froides, laissant l’orphelinat s’embraser derrière eux.
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