La lettre
Le vent se lève. Molly observe par la fenêtre d’étranges oiseaux tournoyer. Comme chaque vendredi soir, la lycéenne donne un coup de main au bistrot tenu par sa maman. Bar le plus réputé du village — à vrai dire le seul — le célèbre Chat Noir s’érige fièrement en face de l’église dans un air de défi fripon.
Fatiguée par sa journée de cours et par l’horripilante voix de sa professeure, Molly n’a ni le courage, ni l’envie, ni l’énergie, et encore moins la motivation d’entretenir une conversation avec les clients. Elle devrait plutôt pratiquer sa magie, mais le faire devant une foule l’angoisse.
Lorsqu’elle intégrera l’Académie, il lui faudra travailler sur son anxiété. Enfin, si elle l’intègre un jour. Molly sait que sa candidature est arrivée à destination, sa chouette est revenue avec un accusé de réception signé de la main du principal, mais voilà des semaines qu’elle attend un retour !
On raconte que pour être acceptée, une épreuve est exigée ; en a-t-elle les capacités ? Molly se rongerait les ongles s’il lui en restait.
— Oh, gamine, t’es sourde ou quoi ?! La même !
Qui il traite de gamine, celui-là ?
En guise de réponse, Molly a envie de balancer son balai à la tête du poivrot, mais sa mère ne serait pas très contente de perdre un client. Elle se contente d’afficher son sourire le plus hypocrite, celui qu’elle pratique d’ordinaire en classe.
Dans une chorégraphie experte, sa main trace dans les airs des runes complexes ; la poignée de la tireuse s’abaisse jusqu’à ce que la chope soit remplie d’un sirupeux liquide couleur miel. Elle propulse ensuite le contenant d’un seul mot vers l’affable client, qui reçoit dans un juron de la mousse en plein visage.
Un peu plus, un peu moins.
Molly se réfugie dans la réserve avant que le gros bébé accoudé au comptoir ne l’insulte de plus belle, son tout nouveau biberon en main.
L’adolescente savoure le calme de sa cachette. Un moment de répit dans une journée sans fin : un devoir de maths raté, une queue interminable au self, un cuistot désagréable et, pour finir, trois interminables heures de chimie. Le lycée terminé, elle s’était rendue directement au Chat Noir à dos de nuage magique. Sa chevelure dansait dans son sillage tandis qu’elle filait à toute allure dans les allées escarpées du village, le vent fouettant son visage comme pour faire s’envoler les mauvaises pensées.
Elle n’avait pas eu le temps de repasser chez elle pour se changer. La lycéenne se sent poisseuse, éreintée et un tantinet sur les nerfs. Une seule bonne nouvelle, une seule, et elle n’aurait plus à se rendre tous les jours au lycée, mais pourrait partir étudier ce pour quoi elle se sent faite. Si seulement une réponse pouvait arriver ce soir ! Bonne ou mauvaise, elle l’accueillerait à bras ouverts, car l’incertitude la ronge plus que tout.
Une adorable boule de poils noire en quête de caresses vient se frotter à sa jambe. Familier de la maison de Molly depuis plusieurs générations, Rezay est la mascotte de l’établissement. Un corbeau, dont le nom échappe à Molly, occupait ce rôle du temps de son arrière-arrière-grand-mère. Rezay avait fini par le manger ; l’oiseau ne croassa jamais plus.
— Un ivrogne t’importune, ma fille ?
— Si seulement c’était que ça.
— Ne te fais pas de souci, tu es la meilleure magicienne de la région. Les dirigeants de l’Académie, tout aussi pompeux soient-ils, ne sont pas assez sots pour ne pas remarquer que tu es douée, très douée même. Je n’ai pas rencontré de pratiquante t’arrivant à la cheville depuis des générations.
— Mais est-ce que ça suffit ?
La question flotte dans l’air sans réponse tandis que Rezay se love contre l’adolescente. Apaisée, Molly repose son familier sur le sol ; le chat part vaquer à ses occupations, c’est-à-dire narguer souris et démons.
Il est temps pour Molly d’affronter les clients. Après une grande inspiration, elle ouvre la porte de la salle. À peine a-t-elle franchi le seuil que les fenêtres s’ouvrent avec fracas, les volets claquant contre les murs extérieurs. Une tempête s’engouffre dans le bar ; serviettes, menus et couverts s’envolent dans un tourbillon. Déboussolée par la violence du vent, Molly n’arrive pas à imaginer de sortilège qui lui permettrait de faire cesser cette folie. Dans un déluge de croassements, des dizaines de corneilles déferlent par les ouvertures. Les clients fuient sans demander leur reste ; sa mère sera furieuse en constatant le manque à gagner.
Les ombrageux volatiles tourbillonnent autour de la jeune sorcière, vociférant son nom dans un concert cacophonique : « Molly, Molly, Molly… » Sa vision se trouble, devient floue, sa tête tourne, et tourne, et tourne, et tourne, et tourne encore au rythme des piaillements moqueurs, tandis que le plafond se confond avec le sol qui se dérobe sous ses pieds alors qu’elle tente désespérément de tenir debout. Que faire ? Elle n’est qu’une lycéenne sans défense face à une déferlante de magie bien au-dessus de ses capacités. Et si elle abandonnait ? Et si elle se laissait aller, là, sur le sol, à attendre que le sort s’achève ? Qui pourrait l’en blâmer ?
Non. Je suis une sorcière ! Je n’ai pas peur, encore moins peur de MAGIE.
Elle se redresse, droite comme la lame d’une épée, ses cheveux agités dans son dos tels les rayons d’un soleil ardent. Molly ne ressemble plus à une jeune fille apeurée lorsqu’elle déclame son sortilège d’une voix assurée, couvrant le brouhaha de toute son autorité. Les volatiles disparaissent comme ils sont arrivés. Le silence s’impose. Molly est seule au centre de la pièce, vidée, épuisée, mais fière.
La porte s’ouvre sur un inconnu sans visage. L’intrus glisse sur le sol telle une ombre, son long manteau flottant à sa suite. Des plumes de geais se perdent dans son sillage. Il tend à l’adolescente une enveloppe scellée. Molly s’en saisit d’une main tremblotante. Elle brise le sceau, libère la réponse : un simple mot.
Acceptée
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